Quelle politique étrangère pour la France? Regard d'un citoyen.

Quai dorsayJ'ai souhaité me soumettre à un exercice qui me semble salutaire, un peu difficile, mais sain en me prêtant à l'analyse critique de mes concitoyens. J'ai toujours considéré que le Citoyen était la pierre angulaire de la démocratie, de la République, ciment indispensable à la Nation à laquelle je tiens tant.

Le citoyen éclairé, exerçant son libre arbitre, argumentant et débattant est le rempart le plus efficace qui puisse exister et le meilleur antidote aux extrémismes qui nous menacent. Il ne faut donc pas hésiter à s'exposer, ce que je n'hésite pas à faire. Mais de la confrontation vient la richesse et le progrès.

Pour commencer je me suis penché sur les questions internationales. Essentielles à mes yeux, tant je considère qu'on ne peut comprendre le particulier qu'à partir du moment ou l'on se confronte au global. Je ne peux renier (et je n'y tiens pas) celles et ceux qui ont contribué à forger ma compréhension du monde. Fernand Braudel ou Jean-Pierre Chevènement pour n'en citer que deux, mais ils sont bien plus ombreux. C'est donc à cette tentative d'exercice citoyen que je me livre aujourd'hui en vous livrant cette réflexion qui se poursuivra de façon plus précise sur l'économie, l'industrie, le travail, la question sociale, la Nation la souveraineté et la République, mais également les lieux où nous vivons et travaillons.

De la politique étrangère

Pourquoi commencer par un sujet qui par définition peut paraître lointain? Parce que je suis convaincu qu'il est consubstantiel à l'idée que nous nous faisons de nous même. Que ce sujet recouvre des enjeux qui pour la France sont déterminants. La France est aujourd'hui plongé au cœur de conflits dont nous ne semblons pas maîtriser la perspective. Proche et Moyen-Orient, monde Russe et orthodoxe, Afrique, crise de l'Union européenne, OTAN, relation avec les Etats-Unis d'Amérique, Occidentaux ou occidentalistes, éloignement avec l'Amérique du Sud, toutes ces interrogations renvoient également, comme un miroir à la crise intérieure que connait la société française. Notre pays se définit encore comme ayant une vocation universelle, ce qui est différent de mondiale. Sans cette projection de lui même en direction de l'Humanité, il cesse de comprendre le sens même de son existence. A mes yeux, ces deux principes sont intimement liés. Cet imaginaire nous constitue.

Il me semble évident qu'aujourd'hui, il nous faut en profondeur repenser notre politique étrangère mais également de défense. Il faut en réalité repenser l'articulation étroite entre ces deux piliers de l'action de l'Etat. Là encore, le lien entre l'action de l'Etat à l'extérieur et l'idée que nous nous faisons de nous même est inséparable.

Je propose pour cela de partir d'un certain nombre de postulats simples mais qui nous permettrons peut-être d'avancer.

Tout d'abord avoir une claire conscience de nous-même. Cela peut paraître évident, en fait ça ne l'est pas. La France connait une crise de confiance très grave depuis quasiment 40 ans, qu'on peut en réalité faire remonter aux années 30. Crise morale et politique de longue durée que l'épisode gaullien a brillamment combattu mais qui s'est ensuite réfugiée ou travestie dans la construction européenne qui devenait "notre avenir" selon la célèbre formule de François Mitterrand prononcée lors de la campagne des élections européennes de 1989. Nous sommes six ans après le tournant de la rigueur de 1983...

Mais de nombreux signes indiquaient de profonds craquements dans les profondeurs de la vie des peuples. De la chute du Mur de Berlin à la chute de l'URSS puis la guerre du Golfe, en trois ans le monde connait un bouleversement majeur. En France le Traité de Maastricht, l'introduction de la monnaie unique, la réunification allemande, la présidentielle de 2002 et le référendum de 2005 traduisent une transformation évidente du paysage politique directement en lien avec ces événements internationaux. La crise de 2007 et les attentats à partir de 2015 précipiteront la turbulence du système.

Face à une situation internationale dégradée et à un avenir incertain, le retour à la Nation et en France à la République, sont des évidences. Cela veut dire qu'il nous faut remettre en question les grands choix stratégiques fait depuis plus de trente ans. Au premier rang desquels la construction européenne et notre engagement au sein de l'OTAN dont notre retour au sein du commandement intégré est lourd de conséquences.

Il faut en tirer comme conclusion que l'ADN de la construction européenne rend cette dernière absolument incapable de faire face aux temps nouveaux issus de la fin de la guerre froide. Le mirage du peuple européen, du "saut fédéral" se fracasse sur le mur de la réalité. Jean-Claude Juncker lui même, actuel président de la Commission européenne en a fait le constat et l'aveu: "il n'y a pas et il n'y aura pas d'Etats Unis d'Europe ni d'Etat fédéral européen. Pour une raison simple, les peuples n'en veulent pas!"

Ce constat nous étions un certain nombre de puis trente ou quarante ans à le faire et à le dire. Discours difficile à tenir tant il nous attirait d'insultes voire de menaces, mais que de temps perdu pour la République au profit de l'extrême droite! La France doit en tire toutes les leçons. En particulier dans la capacité qui doit redevenir la sienne, à s'adresser au monde entier. Tout le lui commande, son génie et son histoire. Sans lui tourner le dos, l'Union européenne ne trouvera son salut que dans la perspective d'une "Europe européenne." C'est à dire être un acteur politique et stratégique à part entière.

Cela sous-entend une remise à plat globale des enjeux et donc des perspectives qui peuvent être les nôtres. Une Europe européenne veut dire avoir la volonté d'être un acteur politique et géostratégique majeur ayant sa propre indépendance, sa propre vision, sa propre volonté. Rien ne pourra se faire si nous ne posons pas la question dans son ensemble. Pour la France sa relation avec le Royaume-Uni (dont le courageux Brexit a rebattu les cartes), avec l'Allemagne, mais également avec l'Europe centrale (que nous avons trop longtemps négligé) et surtout la Russie.

Il nous faut donc définir quels sont nos "buts de guerre" c'est à dire raisonner en terme de d'intérêt national plutôt que de "valeurs" dont la dimension morale est bien trop floue et imprudente quand il est question des intérêts de l'Etat.Les limites de cette positions sont très rapidement atteintes et nous interdient de jouer le rôle que nous devrions tenir. Le cas de la Syrie est exemplaire. Sans ambassade, en ayant coupe tout contact avec le régime, en ayant reconnu comme seule représantante légitime une opposition improbable, nous nous sommes interdit tout rôle majeur, contribuant à la prolongation des souffrances terriblles du peuple syrien.

Ces buts de guerre, il faut les considérer comme étant inséparables de ceux de la République dans sa dimension universelle afin que la France puisse conserver cette influence qui est la sienne et cette capacité de médiation et "d'organisatrice de dialogues" dans le concert des Nations. Pour cela il nous faut conserver notre indépendance que nous donne en dernier recours l'arme nucléaire et notre puissance militaire.

Il nous faut donc interroger et remettre en cause les liens qui sont les nôtres et qui parfois nous enferment. Qu'il s'agisse de l'Union européenne ou de l'OTAN. Si l'on part du principe que le rôle de la France est de contribuer au dialogue des Nations et des cultures, il faut alors en tirer la conclusion qu'elle ne peut se satisfaire de suivre une politique purement "occidentaliste" dans laquelle elle finira par se perdre. Sur ce point nos atouts sont en réalité nombreux car les idéaux de la Révolution française ont essaimé partout dans le monde et nous devons les considérer comme autant de points d'appuis. Cette perspective sur le long terme est incontestablement une victoire historique majeure dont la France peut et doit à juste titre s'enorgueillir. Ce modèle républicain, dont le souvenir n'est pas perdu dans le monde, constamment à redéfinir, est encore riche de promesse et donne à la France cette place si particulière.

Plus que jamais aujourd'hui, il nous faut mettre à nouveau en avant cette liberté de ton, cette liberté de parole qui fait la particularité de la France et qui faisait la puissance de la parole gaullienne mais également celle de François Mitterrand quant au Mexique dans son discours de Cancun (20 octobre 1981) il apporte le salut de la France ancrée dans l'histoire: "A tous les combattants de la liberté, la France lance son message d'espoir. Elle adresse son salut aux femmes, aux hommes, aux enfants mêmes, oui, à ces "enfant héros" semblables à ceux qui dans cette ville, sauvèrent jadis l'honneur de votre patrie et qui tombent en ce moment-même de par le monde, pour un noble idéal.
- Salut aux humiliés, aux émigrés, aux exilés sur leur propre terre qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut à celles et à ceux qu'on bâillonne, qu'on persécute ou qu'on torture, qui veulent vivre et vivre libres.
- Salut aux séquestrés, aux disparus et aux assassinés qui voulaient seulement vivre et vivre libres.
- Salut aux prêtres brutalisés, aux syndicalistes emprisonnés, aux chômeurs qui vendent leur sang pour survivre, aux indiens pourchassés dans leur forêt, aux travailleurs sans droit, aux paysans sans terre, aux résistants sans arme qui veulent vivre et vivre libres.
- A tous, la France dit : Courage, la liberté vaincra. Et si elle le dit depuis la capitale du Mexique, c'est qu'ici ces mots possèdent tout leur sens."

Voilà qui avait de l'allure et qui finalement n'était pas si éloigné de la vision que le général de Gaulle exposait lors de son fameux discours de Phom-Penh le 1er septembre 1966 à propos de la guerre du Viet-Nam et de l'engagement Etats-Unis: "Eh bien ! La France considère que les combats qui ravagent l'Indochine n'apportent, par eux-mêmes et eux non plus, aucune issue. Suivant elle, s'il est invraisemblable que l'appareil guerrier américain vienne à être anéanti sur place, il n'y a, d'autre part, aucune chance pour que les peuples de l'Asie se soumettent à la loi de l'étranger venu de l'autre rive du Pacifique, quelles que puissent être ses intentions et si puissantes que soient ses armes. Bref, pour longue et dure que doive être l'épreuve, la France tient pour certain qu'elle n'aura pas de solution militaire." Finalement la France n'est jamais aussi grande et fidèle à elle-même que lorsqu'elle affiche et affirme son propre génie, sa singularité qui lui viennent du fond de l'histoire. Elle s'est fabriquée contre l'Empire (Saint-Empire romain germanique, Empires centraux) et par la Révolution française. Inconstestablement il y avait continuité. Incontestablement il y a rupture en 1983 avec le tournant de la Rigueur sous la pression néo-libérale et néo-conservatrice imposéee par Ronald Reagan et Margaret Thatcher.

Dans le monde tragique dans lequel nous sommes plongés, il nous faut voir loin et conserver cette capacité de parler à tous. Comme nous savions si bien le faire.

Nous vivons aujourd'hui des bouleversements profonds. La montée des pays émergents doit retenir toute notre attention. Phénomène structurant et de longue durée il s'agit là de l'apparition du paysage géostratégique et géopolitique du 21ème siècle. Si nous comprenons les intérêts des Etats-Unis d'Amérique quant au renversement copernicien qui s'opère de l'Atlantique au Pacifique, ceux-ci doivent également comprendre les nôtres. C'est à dire que nous avons la capacité de nourrir notre propre relation avec l'Empire du milieu mais que celle-ci, en ce qui nous concerne, doit également se comprendre dans le cadre d'une relation étroite avec la Russie afin de stabiliser le continent européen entré dans une nouvelle zone de turbulence.

Nos voisins immédiats au-delà de l'Europe sont les aires culturelles slaves, orthodoxes, musulmanes. Europe centrale et orientale, Méditerranée, monde arabe et africain, Proche et Moyen Orient en y comptant l'Iran. Il faut également comprendre que dans ce cadre, notre politique d'indépendance énergétique (nucléaire) est pour nous un atout technologique et politique essentiel pour la France. Dans un monde en pleine transformation ou le poids relatif des Etats-Unis d'Amérique sur la scène mondiale va se restreindre et où il nous faudra gagner des marges de manœuvre, il faut nous garder des entraves supplémentaires comme le traité de libre-échange transatlantique qui accordera au droit américain une extraterritorialité qui renforcera notre dépendance et notre affaiblissement. Cette extraterritorialité du droit américain doit être comprise comme une machine de guerre au service des intérêts des Etats-Unis d'Amérique et de leurs entreprises afin de nous inféoder à leurs intérêts.

Ce danger est réel et inquiétant. Ce point est essentiel car il faut que nous puissions avoir les mains libres pour discuter avec tous, notamment la Chine, la Russie, la Turquie, l'Arabie Saoudite, l'Iran, le monde arabe. Il faut donc bien comprendre à quel point les débats sur les traités de libre-échange sont essentiels. Ils faut soutenir sans réserve la résistance là où elles se situent (parlement de Wallonie, parlement de Bruxelles) pour bloquer partout où cela est possible le transfert du droits international, du droits des Nations et des peuples vers le droit commercial, le droit des entreprises ce qui serait le crime parfait contre la démocratie.

Cette posture d'indépendance est d'autant plus importante qu'il nous faut refuser le schéma de la guerre de civilisation trop facilement annoncée. Il nous faut jouer des coudes pour rompre le cercle mortifère dans lequel nous ont engagé les néo-conservateurs (dont une action devant la justice internationale serait la bienvenue) anglo-saxons et les terroristes djihadistes qu'il faut éliminer.

Les mondes asiatiques, africains, arabo-musulmans sont vastes et variés. En aucun cas ils ne sont monolithiques. Tout comme le monde occidental. La France a un rôle particulier à jouer dans la connaissance de ces mondes, ce qui serait conforme à son génie et à son histoire, ce qui sous-entend que nous cessions d'avoir de cette dernière une vision uniquement négative. Comment s'adresser aux autres si nous pensons que nous ne sommes que les porteurs du malheur du monde? Cela passe par la reconquête de ce que nous sommes, de notre histoire et de la volonté de la transmettre. Il est donc indispensable que le récit national soit à nouveau une priorité de notre politique éducative. Il est impossible d'être au monde sans conscience de soi car la crise que nous traversons est également une crise profonde de la transmission. Que transmettre d'ailleurs si nous ne nous aimons pas? Si nous ne nous opposons pas à ce discours lancinant du "french bashing", du masochisme national permanent? Et comment demander aux jeunes générations d'aimer un pays qui ne s'aime pas? Dont on a pas cesser de dire depuis quasiment 40 ans, qu'ils ne se suffit pas à lui même? Qu'il n'est rien sans les autres? Qu'il fut esclavagiste, colonisateur, collaborateur et qu'il reste dans ces structures profondes, inégalitaires, colonialiste, voire ségrégationniste? Il est temps d'en finir avec ces visions qui ne visent qu'à nous abattre. Donc de repenser radicalement notre relation au monde, des engagements pris dans le passé et qui nous ont amenés sur des chemins que nous n'aurions jamais dû emprunter. Pour citer Jacques Berque à propos de l'engagement de la France dans la guerre du Golfe en 1990: « Et surtout elle a (la France), depuis 1990 et la guerre du Golfe, abdiqué une politique à l'égard des Arabes et de l'Orient qu'elle menait pour le moins depuis François Ier. Mieux, le traité de Maastricht la replie sur une Europe nordique aux barrières hautaines ! Encore un pas, elle ne serait plus que la vassale comblée d'un Saint-Empire germanique des banquiers... »

Il nous faut impérativement renouer avec une vision à long terme, basée sur la longue durée, donc sur notre histoire. L'effondrement du Mur de Berlin, la chute de l'URSS, le renouveau de la Russie, tout cela offre en réalité de nouvelles perspectives pour la France pour qui sait les entrevoir. La France et la Russie ont tout à gagner à travailler ensemble. Voyons les choses de haut. La rupture artificielle du continent européen sous domination américaine et soviétique est terminée. Les Etats-Unis opérent leur basculement stratégique vers l'Asie-Pacifique nous renvoyant aux grands enjeux geostratégiques que commandent notre géographie.

C'est en réalité une opportunité historique qui se présente à nous et dont nous devons nous saisir sans aucune hésitation. Il nous faut donc revenir vers ces grandes aires de civilisations que sont les mondes turcs, perses (Iran), arabes, slaves et russes. Parce que se sont nos voisins immédiats avec lesquels nous avons, pour certains depuis plusieurs siècles, entretenus des liens importants et profonds et sur lesquels se sont toujours appuyés nos intérêts stratégiques fondamentaux.

La francophonie a, dans cette vision, toute sa place. Encore faut-il que nous y mettions de véritables moyens. La demande d'enseignement du français et d'apprentissage de la culture française sont des réalités importantes dans le monde, en particulier là où les peuples souhaitent s'affranchir de la tutelle ou de l'influence anglo-saxonne. Cela sous-entend également de mettre en place de véritables stratégies élaborées avec nos entreprises et nos universités. La domination de l'anglais dans l'enseignement, dans la recherche, dans l'audio-visuel n'a rien d'une fatalité. Une langue s'est aussi un imaginaire, une vision et une conception du monde.

On estime a plus de 200 millions de locuteurs le nombre de personnes qui s'expriment en français dans le monde. Ce chiffre est loin d'être négligeable et représente un socle important. Si on considère également que les zones géographiques concernées sont à très forte croissance démographique (continent africain) mais sans oublier l'Amérique du Sud dont la proximité culturelle est évidente, nous voyons bien que nous avons là une perspective de développement stratégique, politique, culturelle de première importance. C'est là le soft power qui pour la France est un atout de taille.

C'est notamment par ce soft power que nous pouvons intervenir utilement dans les zones les plus complexes. Au premier rang duquel le Proche et le Moyen-Orient. Si il y a bien une zone qui a besoin de médiation, c'est bien celle-là. Fracturé depuis des décennies par des interventions étrangères sans cesse plus violentes, par des facteurs de divisions internes profonds (échec du pan arabisme, crises politiques, crises religieuses, terrorisme djihadiste), un désordre tragique règne dans notre voisinage immédiat. Les intérêts de la France y sont directement engagés.

Il faut tout d'abord contribuer à la défaite de DAESH et être sur ce point sans aucune ambiguïté. Cette monstruosité doit être purement et simplement éliminée. Il faut ensuite renvoyer chacun à ses responsabilités. Celles des anglo-saxons sont écrasantes dans ce désastre et tout doit être fait pour stabiliser les Etats en place et tenter de mettre un terme à la fragmentation territoriale qui déstructure des sociétés et des territoires entiers. Irak et Syrie principalement ce qui veut dire dialoguer avec la Russie, la Turquie, l'Arabie Saoudite, le Qatar et l'Iran qui sont des acteurs incontournables de cette crise. Pour cette raison il faut s'affranchir des embargos et autres mesures qui là encore interdisent à la France de prendre la place qui doit être la sienne, dans cette région du monde (notre voisinage) et de parler le langage de la sagesse et de la sérénité. En outre, comment envisager une politique d'immigration sérieuse sans prendre en compte cette question qui est devenue très sensible pour beaucoup de nos concitoyens?

De la même manière, rien de sérieux pour résoudre la crise libyenne ne se fera sans l'Egypte, le Tchad et l'Algérie afin de stabiliser la région et interdire la profondeur stratégique aux groupes terroristes vers le cœur de l’Afrique subsaharienne. Là encore il faut dénoncer les responsabilités de Davis Cameron et Nicolas Sarkozy.

On ne parviendra à rien de bon sans une stabilisation des Etats de la région (Syrie, Irak, Egypte, Tunisie, Yémen, Mali, Somalie). Si on rajoute à cela les perspectives démographiques effrayantes pour les 20 à 30 ans qui viennent, il est essentiel de prendre la mesure de cette nécessité. C'est entre 30 et 50 millions de jeunes qui, sans aucun moyen s'il n'y a pas de perspectives de développement dans leurs pays, souhaiteront rejoindre le continent européen dans les vingt ans qui viennent. En 2050, le Nigeria à lui seul sera le quatrième pays le plus peuplé au monde pour atteindre 400 millions d'habitants. Il est indispensable de prendre la mesure des défis auxquels nous sommes confrontés et qui deviendront de plus en plus aiguës et donc sources de difficultés voire de conflits majeurs.

Et avec un taux de fécondité supérieur à la moyenne du continent, c'est l'Afrique de l'Ouest qui va porter la croissance démographique africaine. Des pays comme le Mali, le Burkina Faso ou le Niger vont voir leur population multipliée par plus de 2,5 d'ici 2050. C'est d'ailleurs au Niger que la fécondité est la plus élevée au monde : 7,6 enfants par femme en moyenne.

Le phénomène de forte fécondité n'est cependant pas uniforme sur l'ensemble de l'Afrique de l'Ouest. La fécondité a déjà commencé à baisser dans des pays du golfe de Guinée, comme la Côte d'Ivoire, le Bénin ou le Togo. A une autre échelle, le Burundi va également connaître une explosion démographique. Il y aura en 2050 trois fois plus de Burundais qu'aujourd'hui. Bref, les perspectives pour l'Afrique sont de 2,4 milliards d'habitants en 2050 le double qu'en 2010...c'est pour la France et l'Europe un enjeu qui peut devenir vital.

Dans ces conditions, notre outil de défense doit être reconsidérer à la mesure de ces situations et nouvelles menaces.

Tout d'abord, il faut mettre un terme à la politique de décroissance de nos forces armées. L'outil nucléaire doit impérativement être conservé et modernisé à la fois dans sa dimension aérienne et océanique. Les Etats-Unis disposent aujourd’hui de 1654 têtes nucléaires déployées, sans compter les milliers de têtes non déployées qui n’ont jamais été incluses dans aucun accord.

En regard, la France dispose de moins de 300 têtes, c’est à dire beaucoup moins que la Russie et même que la Chine. Le principe de la stricte suffisance nous interdit de descendre en dessous de quatre sous-marins lanceurs d’engins et de deux escadrons aériens. Si les armes nucléaires tactiques américaines étaient retirées d’Europe, la France serait le seul pays en dehors de la Russie, à disposer d’armes nucléaires sur le continent. La question de la Grande Bretagne est de nature différente. L'arsenal des forces armées britanniques en matière nucléaire est estimé en 2011 à un total de 225 têtes nucléaires, dont 160 considérées comme opérationnelles embarquées exclusivement à bord de quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins

C’est une garantie de l’équilibre et de la paix sur celui-ci. C’est pourquoi nous ne sommes pas membres du « groupe des plans nucléaires » de l’OTAN, et devons continuer à nous en tenir à l’écart. Notre effort financier à un peu plus de 30 milliards d'euro est à son minimum. Il doit être augmenté. Là encore il faut revoir les modalités budgétaires avec l'Union-Européenne et retirer nos dépenses de défense du calcul de la dépense publique, car nous risquons un véritable déclassement stratégique. La France est encore une puissance militaire globale et doit le rester. Il faut accentuer notre effort sur l'Afrique centrale, l'anticipation et le renseignement. La déstructuration d'un certain nombre d'Etat, notamment en Afrique, sont graves.

Face aux périls qui menacent, le débat sur le service militaire doit être relancé. Non seulement pour une formation aux armes, mais également comme outil de transmission et de cohésion. La forme et la durée doivent en être discuté mais la perspective envisagée.

Notre effort de défense doit être augmenté et nos armées modernisées et équipées. Il faut également miser sur la formation des hommes. Les soldats français sont de grandes qualités et il ne faut pas tomber dans le travers de l'hyper sophistication technique qui serait gage d'efficacité.

Mais pour cela il faut la volonté et les moyens.

Le deuxième réseau diplomatique mondial, une capacité militaire général possédant tous les outils d'intervention, la France veut-elle et a-t-elle les moyens de rester une puissance globale? Cette question ne peut-être abordée indépendamment de notre bonne ou mauvaise santé économique, en particulier la situation de notre outil productif et notre tissu industriel. Pour cela je renvoie simplement aux constats du rapport Gallois. Clair, net, précis, sans ambiguïté, il met le doigt là ou ça fait mal. Il met notamment en lumière le lien évident entre puissance industriel et indépendance nationale. Il a le grand mérite de sortir de cette idéologie dominante et mortifère de la "fin de l'industrie." Il n'y aura pas de redressement national, s'il n'y a pas de redressement industriel.

Extrait du rapport Gallois. Tous les indicateurs le confirment : la compétitivité de l’industrie française régresse depuis 10 ans et le mouvement semble s’accélérer. La diminution du poids de l’industrie dans le PIB français est plus rapide que dans presque tous les autres pays européens ; le déficit croissant du commerce extérieur marque nos difficultés à la fois vis-à-vis des meilleures industries européennes et face à la montée des émergents. Cette perte de compétitivité est, pour une large part, à l’origine des déséquilibres des finances publiques comme du chômage ; elle limite notre marge de manœuvre en Europe et dans le monde ; elle menace notre niveau de vie et notre protection sociale ; elle réduit la capacité de croissance de l’économie. Le décrochage de l’industrie française, qui s’est amorcé dans les années 1970 s’est accéléré au cours de la dernière décennie, notamment par rapport à l’Allemagne, mais aussi par rapport à la Suède ou l’Italie. Toutes les analyses récentes convergent vers un même l’industrie française atteint aujourd’hui un seuil critique, au-delà duquel elle est menacée de déstructuration.

◗ La part de l’industrie (hors construction) dans la valeur ajoutée totale, en France, est passée de 18 %, en 2000, à un peu plus de 12,5 %, en 2011, nous situant désormais à la 15e place parmi les 17 pays de la zone euro, bien loin de l’Italie (18,6 %), de la Suède (21,2 %) ou de l’Allemagne (26,2 %).

◗ L’emploi industriel (hors construction) s’est également continuellement dégradé : il est passé de plus de 26 % de l’emploi salarié total en 1980 (5,1 millions de salariés) à 12,6 %, en 2011 (3,1 millions de salariés), la France perdant ainsi plus de 2 millions d’emplois industriels en 30 ans. L’accroissement de la concurrence étrangère, celle des pays européens comme celle de plus en plus présente des pays émergents, expliquerait entre un tiers et la moitié de ces destructions d’emplois sur la période récente (2000-2007).

◗ L’affaiblissement de l’industrie française se traduit par des pertes de parts de marché considérables à l’exportation : en Europe, premier débouché commercial de la France (58,4 % des exportations en 2011), la part de marché des exportations françaises est passée de 12,7 %, en 2000, à 9,3 %, en 20116. Sur la même période, les exportations intracommunautaires de l’Allemagne ont progressé de 21,4 % à 22,4 %.
Globalement, le solde de la balance commerciale est passé d’un excédent de 3,5 milliards d’euros en 2002 à un déficit de 71,2 milliards d’euros (soit 3,5 points de PIB), en 20117. La balance hors énergie était de + 25,5 milliards d’euros en 2002, elle est de –25,4 milliards d’euros, en 20118.

Cette situation se répercute sur le déficit public et l’endettement de notre pays. La perte de compétitivité a ainsi des conséquences majeures sur l’économie française. Les drames industriels, que la presse évoque tous les jours, émeuvent à juste titre l’opinion publique et lui donnent le sentiment que l’industrie « fout le camp » et, pire, que c’est irrémédiable.

Ce point est inséparable d'une analyse sur les questions de politique étrangère et de défense (qui dépend étroitement de notre outil industriel) et des moyens indispensables à mettre en œuvre pour y parvenir.

Claude NICOLET

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